par Yanitza Djuric
Artistes, performeurs ; mouvement, images, énergie. Le son et le geste. Importance de la musique. Par leur capacité d’analyse de leur processus préparatoire et la complexité de l’ensemble de leur travail, il me semble que les deux membres de Fanadeep ont déjà acquis une autorité certaine dans le champ artistique contemporain.
En rencontrant Xavier et Julien, j’ai été saisie par leur volonté très affirmée de construire une œuvre hors norme, de se construire également en faisant se croiser dans leur travail différents médias : vidéo, photo, danse et théâtre.
Quelles que soient les histoires sans paroles proposées par Mr X et Mr J, l’articulation narrative repose sur le mouvement sans cesse réinventé de deux corps qui disent la peur, la faim, la révolte. Le désir, aussi. J’ai rarement vu dans la performance contemporaine un langage postural aussi riche et insolite et j’ai tout aussi peu souvent pu observer un sexe recroquevillé « dire » la peur sans doute mieux qu’un cri de frayeur. C’est ici que s’affirme la singularité de cette entité artistique, dans la puissance de cet espace narratif laissé aux moindres coins et recoins du corps.
L’esprit queer plane parfois sur des vidéos, notamment, où des figures « transgenre » traversent un espace souvent hostile, mais Fanadeep n’est, à mon sens pas militant de la différence mais plutôt zélateur de la tolérance. J et X s’interrogent sur les limites même de la notion même de masculinité. Qu’est ce qu’un homme occidental? Comment se définit-il comme tel, et jusqu’à quel point ?
Les références sont multiples, complexes. J’ai à plusieurs reprises pensé aux films d’Hitchcock dans les vidéos de Fanadeep, (on reviendra sur le dernier tableau du spectacle A.H. qui est un hommage intense, étrangement pudique au maître américain du suspense) peut-être par cette manière de nous amener par de longs plans séquences vers une inquiétude sournoise, de la convoquer dans leur dramaturgie particulière comme un personnage que l’on ne voit pas mais qui est la figure principale de cette même dramaturgie.
Spécificité de l’œuvre, noirceur, bruits, provocations diverses, parodies.
La série Latex est particulière en ceci qu’elle représente un autre versant du corps chez Fanadeep, sa négation. Le langage postural est minimal, ici, j et X mettent en scène l’ombre d’eux même puisqu’ils se « fantômisent » sous une carapace plastifiée. Mis en scène dans les grands espaces canadiens, leurs silhouettes semblent être absorbées par ces paysages. Que voyons nous dans cette série, sinon l’inversion du rapport classique « regardeur regardé » dans une œuvre d’art puisque ces deux figures presque « martiennes » semblent être observées, telles des objets par cette nature sans pitié. Les jeux sont faits…
Les jeux sont faits…
Saisissant dernier tableau du spectacle AH, sur « la Corde », comme le film éponyme d’Hitchcock auquel il fait directement référence. Le Mal, la punition, l’impossible expiation. On y retrouve deux silhouette en congés d’elles-mêmes sous leur masque en latex, pendant qu’une troisième, sur un écran se dissout sous la chaux vive d’un paysage neigeux. Final cut. Ils sont guerriers, accomodent, préparent leur corps en le ritualisant que ce soit par le vêtement ou les accessoires. On pense à Journiac et à sa citation à propos du corps qu’il décrit comme une « viande socialisée ». Le radicalisme de Fanadeep l’autorise à nous montrer aussi, crûment, que cette même « viande » peut être éponge, réceptacle d’humeurs parfois honteuses. D’autres fantômes sont convoqués par le bînome, ceux des actionnistes viennois et de leurs performances-onctions dans le sang animal.
Hérétiques érotiques.
Il y a, c’est indéniable dans le travail de Fanadeep un questionnement sur la charge érotique naturelle ou scénarisée du corps- matériau. Dans presque chacun des travaux qui mettent en scène le bînome apparait une démarche séductive ou les corps sont mis en avant, leur charge érotique démultipliée jusqu’à la suffocation mais, regardons bien, sans contact tactile. Nous ne voyons que ce qui s’est passé ou ce qui va se passer. Cette capacité de suggestion est une force, ici, et je n’hésiterai pas à dire qu’elle mérite d’être saluée car ce qui nous est donné à voir, c’est la pulsion même de la séduction, c’est également, le mécanisme de la lascivité à travers une écriture posturale dans laquelle les gestes, plus largement, le corps dans ses pratiques les plus extrêmes passent par tous les états. De fait, dans leur travail commun, J et X sont constamment sur le fil. Suggérer l’indécence sans trop montrer, parfois même se cacher pour pimenter ce qui avant tout ici nous est présenté comme un jeu, (et sans doute en est t’il aussi un) créer une intimité érotique fictive qui nous renvoie très directement, notamment par l’usage des masque à certaines célébrations du corps scénarisées par Pierre Molinier dans son œuvre photographique.
Ne plus « dire », maintenant.
Regarder.
Regarder.